Bharat (Inde)
En 2005, je me suis rendu, avec un ami, en Inde. Ce voyage a ceci de particulier qu’il m’a (r)amené à la terre de mes ancêtres paternels . Mon arrière-arrière grand-père avait quitté son pays pour l’Ile Maurice.
C’est en cherchant une part de mon identité dans ce sous-continent, que je me suis mis à assembler la mosaïque de portraits qui compose l’Inde, à mon sens. J’ai parcouru un mois ce pays, sans jamais me poser réellement. Je l’ai parcouru dans les grandes lignes. J’ai voulu saisir les visages qu’il me montrait : beaux ou laids, ainsi que les images, symboliques ou anodines. Mumbhaï, Agra, Khajuraho, Varanasi, Kolkata, Puri, Chennaï et Cochin ont été des étapes importantes de mon voyage. Le temps m’a manqué pour m’arrêter à Delhi, Gôa ou Bangalore.
Pour moi, l’Inde est un pays kaléidoscopique où la douceur peut se mêler à la violence où la richesse côtoie la misère, où le beau partage l’affiche avec le laid où la puanteur des rues n’empêche pas le parfum des épices et où la crasse et les murs laissés à l’abandon rehausse la vivacité des couleurs …
La vie est un défilé d’images inégales que le hasard place devant nous. Je vous propose de partager celles que j’ai pu capturer lors de ce voyage empreint de quête identitaire.

Varkala - Inde du sud - service de nettoyage publique - 2005 - Pentax Z10 - 24x36 mm

Kollywood à Chennaï (Madras) - 2005 - Je passe ainsi trois heures sur un nuage, comme un gamin émerveillé, la bouche ouverte dégoulinante de filets de salive intarissables, à observer comment se réalise le tour de magie que j’admire depuis l’âge de quinze ans et qu’au commencement, on nommait : cinématographe.

Plage entre Puri et Konarak - 2005 - Argentique

Madras / Chennai - Je marche sur la plage. Je vois une masse, comme un gros sac noué d’une corde, mais avec une gueule à l’autre bout. Je m’approche. Les crocs sont découverts, dans une grimace canine. C’est un chien, vraisemblablement mort. Contorsionné, gonflé d’eau de mer, il gît au soleil, rejeté par le ressac. Impossible de savoir s’il est mort noyé ou s’il était mort avant. Je prends une première photo horizontale qui se veut classique (un tiers de ciel, deux tiers de terre, avec, à l’horizon, l’océan à gauche qui s’amenuise face à la ville qui vient mourir sur la plage) et ce cadavre, pris d’un peu loin, en bas, à droite et que je veux comme une tâche qui questionne, comme une laideur taboue qui ne se voit pas tout de suite. Je me rapproche pour une deuxième photo où je m’accroupis. Enfin, j’ose prendre la mort en premier plan, verticale. Des indiens arrivent de la droite, j’ai peur qu’ils m’interdisent ces photos. Je fais vite et je me relève. Ils viennent vers moi. Ils veulent que je les photographie tout simplement. J’hésite. Je n’aime pas faire dans le cliché ou la carte postale. Ils insistent. J’appuie sur le déclencheur . Maintenant, ils veulent voir et je souris. Je comprends. Ils pensaient que c’était un numérique. Déçus, ils s’en vont. En Inde, j’ai voulu tout montrer, le beau et le laid, la vie et la mort, d’autant qu’ici, cette dernière n’est pas cachée comme en France . Elle fait simplement partie de la vie.

Chennaï (Madras) - Je reviens là où j’avais laissé Julien. Il est en pleine séance de photo à l’insu du sujet : deux jeunes femmes musulmanes se promènent pieds nus, habillées de salwa kameez aux couleurs vives. J’hésite et puis les sandales au premier plan, ces deux femmes discutant les pieds dans l’eau, leur reflet quand la mer se retire, me décident à déclencher l’obturateur. Ainsi concentrés, nous n’avons pas vu venir l’homme (père, oncle, mari ?) chargé de veiller sur elles. Ce qui lui importe, c’est que nous n’ayons pas volé leurs visages. Julien nie tout de suite, mais refuse de lui montrer l’appareil (numérique) . De mon côté, ayant sans doute remarqué que j’étais dans leurs dos, une simple réponse par la négative lui suffit. Énervé par le caractère non participatif de Julien, il menace de se mettre en quête d’un agent de police. Julien reste sur ses positions et l’homme s’éloigne. Quand il est assez loin, Julien place, dans son slip, la carte mémoire. Je songe que je n’aurai jamais pu faire ça, étant adepte du caleçon. Devant le policier, il ne reste plus à Julien qu’à montrer qu’aucun visage et même qu’aucune image n’a été prise. Je sens l’agent peu enclin à l’investigation. Est-ce parce que le touriste, ici a toujours raison ?

Étonnante poubelle derrière le muret de la plage.


L’œil se régale des dentelles de pierres ou de marbres qui habillent les différents palais. Des voûtes ciselées se succèdent en enfilade.

Taj Mahal - Toute photo est inutile. La magie ne peut se capturer. Le captif, ici, c’est moi, c’est nous. C’est un moment à vivre, pas une photo à prendre. Rien ne peut restituer ce sentiment si ce n’est la mémoire du cœur. Je détourne mes yeux, puis le regarde à nouveau. La magie est toujours là. Je le fixe. Je tente de percer son secret, mais rien n’y fait. C’est un chef-d’œuvre dans le sens où je ne comprends pas cette beauté qui me touche et m’emporte, sans se laisser apprivoiser. Sa vision est un bonheur qui ne "passe" pas . Nous descendons vers le jardin pour contempler non plus dans son ensemble mais par morceaux cette architecture gigantesque de pierres fines. Des militaires en poste surveillent ce symbole de l’Inde que certains musulmans revendiquent, que des anglais et des indiens ont allégé de ses pierres précieuses, avant sa restauration par Lord Curzon (alors vice-roi) vers la fin du dix-neuvième siècle.

L’ocre rouge des piliers ou des murs se jouent des clairs-obscurs que mon appareil argentique capture avec plus ou moins de bonheur.


Shatabdi express (entre Agra et Gwalior) - Le train démarra et diffusa une musique d’abord indienne, puis punjabi, plutôt entraînante. Au bout d’un quart d’heure, la cassette audio ou le disque joua un air décousu où les notes de piano détachées les unes des autres semblaient déraillées, déformées, tordues comme échappées d’une bande magnétique usée, trop souvent passée. La mélodie s’était perdue lors d’un trajet sous une chaleur blanche. Elle avait été jouée une fois de trop et il n’en restait depuis que des notes discordantes presque fantomatiques. Celles-ci déambulaient au travers de passagers indolents et sourds à sa plainte, comme un air funèbre dégoulinant et délavé se répandant parmi les voyageurs.


Inde - Kerala - 2005 - Argentique

Inde - Kerala - 2005 - Argentique

Nous visitons à Orchaa, des palais laissés à l’abandon. En Inde, ils sont légions, car la priorité n’est pas leur rénovation. C’est quand le ventre est plein que l’on peut penser à refaire la décoration du salon …

Waiting for the train in the middle of nowhere, Satna precisely. At one a.m., we take the train and sleep in with our luggage not to be stolen. Dirty, stinky, sticky, tired we arrive in the white heat of Varanasi.

Kerala - Les corbeaux indiens - Avec leur plumage brillant aux couleurs noirs et gris orage, ils semblent incarner une Inde vorace qui se jette sur les touristes. Ils sont partout, rarement isolés, vifs et peu farouches. Ils se prennent le bec s’il n’y a qu’un seul morceau. Ils sont tout ces rickshaws, taxis, vendeurs, mendiants ou manipulateurs qui veulent nous accaparer, nous presser, nous sucer jusqu’à la moelle. Ils sont ces éboueurs des villes, des campagnes, de tout ce qui traîne ou pourrit au grand jour ou dans un coin. Ils sont les charognards de la laideur. Vous les trouverez toujours attablés dans des tas d’immondices. Ils sont cette face sombre de l’Inde qui croupie et exhale une puanteur visqueuse.

Nous partons visiter le très beau Victoria Memorial Hall, fait de marbre blanc. Placée devant, trône la statue en métal, de teinte sombre, de la reine Victoria. Elle est recouverte de corbeaux indiens et de leurs déjections plus ou moins claires, tout un symbole

Inde -Varanasi (Benarès) - Pays kaléidoscopique où la douceur peut se mêler à la violence où la richesse côtoie la misère, où le beau partage l’affiche avec le laid où la puanteur des rues n’empêche pas le parfum des épices et où la vivacité des couleurs est rehaussée par la crasse et les murs laissés à l’abandon…
